« Les professionnels vont devoir s’adapter sinon, bientôt, les bibliothèques ne serviront plus à rien »


Les bibliothécaires doivent intégrer les nouveaux usages du public, s’approprier les outils numériques et acquérir la maîtrise des nouvelles technologies.

Plus de la moitié des Français disposent d’une connexion à haut débit et plus d’un tiers d’entre eux utilisent internet tous les jours à des fins personnelles (36 % des Français utilisent internet tous les jours à des fins personnelles, 84 % de chez eux.  84 % des internautes se connectent pour effectuer de la recherche documentaire et utiliser des bases de données, 80 % pour trouver des informations.  28 % des Français se sont rendus dans une bibliothèque au moins une fois au cours des douze derniers mois, contre 31 % onze ans plus tôt). Ces pratiques culturelles sont en train de bouleverser le métier de bibliothécaire. « Ils ne peuvent pas rester cantonnés dans des tâches de travail interne connues, maîtrisées, pour ne pas se confronter aux demandes des publics ni à la révolution numérique en marche », plaide Jacques Sauteron, secrétaire général de l’Association des bibliothécaires de France (ABF) et directeur de la bibliothèque d’étude et d’information de la communauté d’agglomération de Cergy-Pontoise (Val-d’Oise). C’est aussi l’avis de Thierry Giappiconi, conservateur en chef et responsable de la bibliothèque de Fresnes dans le Val-de-Marne. « Les professionnels vont devoir s’adapter sinon, bientôt, les bibliothèques ne serviront plus à rien », estime-t-il. S’adapter, c’est ne plus gérer seulement des collections physiques, mais également l’accès à des ressources virtuelles.

Accompagnement.
« L’enjeu, c’est d’intégrer ces technologies dans notre politique d’établissement, estime Didier Desmottes-Pichon, directeur de la médiathèque de lecture publique d’Alès (Gard). La vraie difficulté consiste à accompagner nos équipes dans la maîtrise de ces outils. Car il s’agit rarement de personnes nées avec internet. Pour la plupart, ce sont des convertis. Nous devons trouver des contenus de formation qui vont leur permettre d’appréhender ces évolutions et de les utiliser dans leur quotidien. »
Comment aider les équipes en place à s’adapter à cette évolution ? C’est le défi à relever par le CNFPT. Il y a deux ans, le pôle de compétences « bibliothèques et centres documentaires » est créé au sein de l’école nationale d’application des cadres territoriaux (Enact) de Nancy. « J’ai cherché à monter un groupe d’experts et j’ai réalisé un premier travail de défrichage des enjeux pour accompagner ce changement dans les pratiques, expose Jenny Rigaud, responsable du pôle. Ces experts sont des professionnels qui se sont déjà emparés de ces nouveaux outils dans leurs bibliothèques et sont capables d’expliquer comment changer de posture en douceur, sans forcer les agents. C’est la raison pour laquelle la réactivité est forte entre les intervenants et les stagiaires. Il nous faut convaincre les directeurs, puis accompagner l’ensemble des agents pour leur faire comprendre que le changement n’est pas dramatique, mais essentiel et vital. » Le premier itinéraire de formation mis en place en 2009, « Management stratégique des bibliothèques », s’adresse aux directeurs et directeurs adjoints de bibliothèque. Une centaine de professionnels y ont participé. En 2010, l’Enact de Nancy proposera aux équipes de direction une autre formation sur le thème « les impacts du numérique sur les bibliothèques : organisation, médiation, identité ». Deux formations clés en main dont les directions régionales du CNFPT et les Enact qui le souhaitent pourront s’emparer.

Cibler le public.
« L’objectif de ces itinéraires est d’amener les professionnels à repenser la relation et le service à l’usager, ajoute Jenny Rigaud. Car les experts sont unanimes : les bibliothécaires doivent accepter de nouveaux rôles. « Nous ne sommes plus les détenteurs de la connaissance : le public peut s’en emparer directement sur internet, constate Jacques Sauteron de l’ABF.
Mais nous avons à élaborer des outils de repérage et de guidage dans cet univers foisonnant. Notre travail doit désormais consister à élaborer une sélection de base de données, à mettre à disposition des ressources, en fonction des publics visés. Il va nous falloir segmenter les offres par type d’usagers : par exemple pour les personnes en recherche d’emploi, nous allons sélectionner des sites qui les intéressent particulièrement. » Et Thierry Giappiconi de surenchérir : « La difficulté pour les usagers est de savoir comment formuler ce qu’ils cherchent et, surtout, comment évaluer ce qu’ils trouvent. Car au fur et mesure que la documentation devient infinie, la difficulté pour s’y retrouver devient de plus en plus grande. » C’est à ce moment que le rôle du bibliothécaire en revient à sa vocation première : celle de médiateur entre la population et la documentation. « Ce dialogue que nous devons préserver et nourrir sur place avec nos usagers, il doit aussi avoir lieu sur la toile, insiste Dominique Lahary directeur de la bibliothèque départementale du Val-d’Oise. C’est dire à quel point les bibliothécaires doivent soigner leur vitrine sur le web. »

Interagir.
Sylver Mercier est bibliothécaire et formateur sur les questions numériques à la médiathèque du Val d’Europe à Marne-la-Vallée. « Alors qu’aujourd’hui il y a de plus en plus d’internautes, les bibliothécaires se doivent d’être présents sur les médias sociaux que l’on ne peut pas ignorer, comme Dailymotion, Youtube ou Facebook, afin d’utiliser ces outils comme des moyens de médiation autour des documents de la bibliothèque, plaide-t-il.
Il est aussi important de susciter des commentaires des usagers à partir des actions culturelles ou des animations menées localement. L’objectif est d’interagir avec le public sur des contenus culturels. Les bibliothécaires ont parfois l’impression que c’est compliqué et qu’il faut maîtriser des outils techniques. Alors que c’est plutôt une manière d’intervenir sur le web. »Reste que pour pouvoir sélectionner les ressources numériques pertinentes dans les différentes disciplines et identifier les communautés d’intérêt sur le web, les bibliothécaires devront aussi se spécialiser en histoire, en philosophie ou en droit. Or, comme le regrette Sylver Mercier, « ce qui manque en termes de formation, ce sont des modules ponctuels sur ces disciplines ».

TÉMOIGNAGE – Héloïse Courty, directrice de la bibliothèque de Ville-d’Avray (Hauts-de-Seine) – « Il y a un besoin de formation »
« J’ai participé au parcours de formation de l’Enact de Nancy. Il comporte un volet théorique de réflexion sur les nouveaux comportements du public, qui supposent de gros changements pour les bibliothèques. Par exemple, la dématérialisation des supports nous amène à nous poser beaucoup de questions sur notre avenir, puisque tout est réalisé à distance. Comment peut-on continuer à proposer une offre culturelle et, en même temps, rester un établissement accueillant du public et offrant des ressources ? Le volet pratique nous a permis de découvrir ce que d’autres collègues ont créé à partir des outils numériques. J’ai donc inscrit deux bibliothécaires à cette formation. Car pour pouvoir mettre en place ces outils, il est nécessaire que tous les membres de l’équipe les maîtrisent plus ou moins bien. Il y a un besoin de formation énorme. »

TÉMOIGNAGE
– Thierry Giappiconi, conservateur en chef et responsable de la bibliothèque de Fresnes (Val-de-Marne) – « Mettre en œuvre de nouvelles méthodes de travail »
« Le catalogage consiste à décrire un document, un livre, un cédérom, un DVD. Or je crains que cette attribution ne continue à représenter 20 ou 30 % du travail des bibliothécaires, alors que cela n’a plus de raison d’être car cette mission est réalisée par la Bibliothèque nationale de France, qui assure le dépôt légal des différents contenus. Non seulement cela accapare inutilement le temps de travail d’un personnel qualifié, mais c’est nuisible car, à partir du moment où vous faites du catalogage local, vous définissez des spécificités qui vous empêchent de travailler en réseau. Mais supprimer cette tâche suppose de mettre en œuvre de nouvelles méthodes de travail quitte à bouleverser des habitudes et à susciter quelques mécontentements. Cela demande de rédiger un cahier des charges, d’avoir les outils informatiques et de mettre en place les procédures qui permettent de le faire. »
(source :Isabelle Verbaere,  La Gazette des communes, n° 44/2006 du 23 novembre 2009, p. 72-74)

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